La non-violence est-elle une stratégie ? La violence de la non-violence, et la non-violence de la stratégie.

Publié le par Jimoni / Passion Stratégie

Les définitions canoniques de la stratégie ne laissent, a priori, planer aucun doute sur la réponse à donner à la question de savoir si la non-violence est une stratégie ou non. En effet, elles partent du principe que parmi les éléments définitionnels de la stratégie figure la violence :

  • La stratégie est la dialectique des intelligences, dans un milieu conflictuel, fondée sur l'utilisation ou la menace d'utilisation de la force à des fins politiques. (Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, Economica, Bibliothèque Stratégique, 7e édition, p. 78)
  • La stratégie est l'usage de l'engagement aux fins de la guerre. (L'engagement est synonyme de combat/bataille dans cette édition : Carl Von Clausewitz, De la Guerre, Les Editions de Minuit, p. 181)

Que ce soit dans la définition de Coutau-Bégarie ou dans celle de Clausewitz, la violence fait partie de la définition de la stratégie. La non-violence étant la non-utilisation de la violence à des fins politiques, elle n'est donc pas, logiquement, de la stratégie. Elle n'est d'ailleurs même pas menace d'utilisation de la force puisque la non-violence, c'est un refus de la violence.

Cependant, est-ce si simple ? Peut-être pas : je pense que deux arguments penchent pour considérer la non-violence comme une stratégie à part entière. Ces arguments sont les suivants :

  1. La violence ne peut pas être un critère essentiel de la définition de la stratégie
  2. La non-violence suppose la violence.

Nous les développerons successivement.

L'impossible essence "violente" de la définition de la stratégie

La force ou la violence ne sont pas des éléments suffisamment précis ou rigoureux pour les considérer comme un élément définitionnel essentiel de la stratégie. À partir de quel moment considère-t-on qu'il y a violence, ou qu'il n'y a pas violence ? Bien entendu, il existe des cas pour lesquels nous sommes quasiment tous d'accord pour dire que c'est un cas de violence ou d'absence de violence. Par exemple, lorsqu'une personne frappe jusqu'au sang une autre personne, sans consentement de cette dernière, nous sommes certains d'appeler cela de la violence. À l'inverse, lorsqu'une personne ne fait rien à l'égard d'une autre personne, et que cette inaction n'entraîne aucune conséquence néfaste à cette dernière, alors il n'y a pas violence. Cependant, il existe des cas limites, comme dans toute définition. Est-ce violent que de laisser une personne souffrir en ne faisant rien ? Est-ce violent que d'infliger des dommages physiques à une personne avec son consentement ? Est-ce que la boxe est violent ? Si c'est violent, est-ce violent comme une bagarre de rue ? Si non, pourquoi est-ce différent ? Pourquoi utiliser le même terme pour deux choses différentes ? Etc.

Tout ce qui est certain, c'est qu'est violent ce que nous considérons, chacun, comme violent. Le problème est que cette certitude concernant la violence entraîne un paradoxe majeur dans le cas de la stratégie. Si la stratégie est une dialectique, un duel, entre deux volontés, comment définir une situation dans laquelle l'un des belligérants considère qu'ils usent de violence et l'autre non ? Dans cette situation, l'un considère qu'en vertu des définitions canoniques de la stratégie, ils sont dans une situation stratégique ; tandis que l'autre, non. Or, il n'est pas logique de considérer qu'il y a à la fois une situation d'utilisation de la stratégie et de non utilisation de la stratégie. C'est proprement paradoxal.

Finalement, seuls les éléments de dualité et de volonté sont décisifs pour la notion de stratégie. Si je veux accomplir un objectif et que je rencontre une personne qui m'en empêche (un adversaire), le fait que cette personne considère que je ne veux pas accomplir cet objectif et qu'elle ne m'en empêche pas ne change rien : ma volonté est une réalité inaccessible sur laquelle elle ne peut pas porter de jugement effectif, et le fait que je la considère comme un obstacle ne peut être contredite par le fait qu'il n'est pas d'accord. Je vais essayer d'être plus clair :

  • Juger "violent" un fait est un sujet de débat qui peut aboutir à ce que je sois convaincu par l'opinion opposée d'autrui. Je peux être convaincu et considérer rétroactivement qu'en effet, telle situation n'est pas une violence ou est au contraire une situation de violence.
  • Au contraire, la volonté n'est pas un sujet de débat. Si je veux quelque chose, autrui ne peut que me convaincre de renoncer. Même chose si je le considère comme un adversaire, il ne peut que me convaincre de ne plus le considérer comme un adversaire. Mais je ne peux pas considérer, sans mentir, que rétroactivement je ne voulais pas telle chose ou que je ne le considérais pas comme un adversaire. Le fait est que je voulais telle chose et que je le considérais comme un adversaire. Bien évidemment, pour la considération de la violence, c'est la même chose : je ne peux pas considérer sans mentir que, rétroactivement, je considérais que telle situation n'était pas violente. Cependant, je peux dire que je m'étais trompé et donc considéré que depuis le début, cette situation était bien une situation de violence même si je ne la considérais pas comme une situation de violence. Il faut distinguer les jugements sur la volonté et les jugements sur les choses.

Il ressort de tout cela que parmi les éléments essentiels de la stratégie, les seuls éléments intangibles et incontestables soient l'existence de la volonté. L'essence de la stratégie serait donc agir pour accomplir sa volonté. En ce sens, la non-violence peut être considérée comme une stratégie comme une autre, puisqu'on peut agir de façon non violente pour accomplir sa volonté.

La non-violence suppose la violence

Même si le premier argument est erroné, l'argument suivant permet de considérer que la non-violence comme une stratégie. La non-violence suppose la violence en raison de son objet. L'objet de la non-violence est l'élimination de la violence, la négation de la violence. Nous pourrions penser que c'est pour cette raison qu'elle ne peut pas être considérée comme une stratégie puisqu'elle nie précisément l'utilisation de la stratégie, c'est-à-dire de l'utilisation de la violence à des fins volitionnelles/politiques. Je soutiens le contraire : c'est pour cette raison qu'elle peut être considérée comme stratégie.

La non-violence a pour fondement la désobéissance. Les partisans de la non-violence s'appuient sur leurs droits pour affirmer la légitimité de leur désobéissance à l'égard d'un groupe qui lui impose sa volonté. Ils sont dans une position défensive en ce sens qu'ils refusent la domination d'autrui.

Dès lors, la non-violence a pour principe actif le dilemme suivant : soit les dominants refusent d'utiliser la violence et acceptent donc la désobéissance des non-violents, soit ils utilisent la violence et refusent la légitimité du combat des non-violents.

  • Avec ce dilemme, la non-violence suppose la violence. D'une part, parce qu'ils se préparent à l'utilisation de la violence par autrui. D'autre part, parce que par ce dilemme, ils usent d'une menace inversée de l'utilisation de la force, en ce sens qu'ils mettent autrui au défi d'utiliser la violence : si vous n'utilisez pas la violence, vous allez perdre, mais si vous l'utilisez vous subirez des conséquences négatives sur le plan moral. Cela signifie que l'utilisation de la violence sous-tend la stratégie non-violente parce que celle-ci s'appuie sur la possibilité de cette utilisation pour être efficace.

La violence est également supposée voire clairement affirmée dans la suite de ce dilemme. Si le combat des non-violents est considéré comme légitime par la plupart des gens, et que leurs adversaires utilisent la violence, c'est gagné pour les non-violents : ils démontrent que leurs adversaires sont des oppresseurs opposés à l'idée de Justice. À terme, les "forces du bien" gagneront par l'unique effet selon lequel on a une tendance naturelle et logique à soutenir les actions que l'on considère comme bonnes. Mais, sauf à vouloir la défaite en se laissant faire massacrer par l'adversaire, les non-violents devront user d'une menace : Nous sommes désormais largement plus nombreux, si nous décidons d'utiliser la violence, vous perdrez. Donc, abandonnez !. S'ils en arrivent à ce point, les non-violents menacent d'utiliser la force et, dès lors, la non-violence rentre au moins dans la définition Coutau-Bégarienne de la stratégie.

Ainsi, la non-violence est une stratégie parce qu'elle suppose l'utilisation éventuelle de la violence, paradaxolement mais logiquement en la niant.

Conclusion : la non-violence peut être considérée comme de la stratégie.

En poussant la réflexion plus loin, en dépassant les apparences premières, nous pouvons considérer que la non-violence est une stratégie comme une autre. Nous avons exposé deux raisons :

  1.  Le caractère non essentiel du critère de la violence dans la définition de la stratégie
  2. L'intrinsèque utilisation de la violence dans la non-violence.

Je suis donc d'avis à considérer la non-violence comme de la stratégie. Cette discussion semble très abstraite. Cependant, elle est un véritable sujet de réflexion qui permet de remettre en perspective certaines idées reçues sur la stratégie. Dans tous les cas, les réflexions sur les définitions ne sont jamais inutiles, parce que c'est à partir d'elles que nous construisons nos connaissances, lesquelles nous permettent d'agir de façon éclairée. Définir c'est agir, de manière indirecte.

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