De la déconnexion quasi-logique entre théorie et pratique en matière de stratégie

Publié le par Jimoni / Passion Stratégie

En philosophie, une distinction logique soutenue par nombre de philosophes depuis Hume, abondamment reprise en théorie du droit, que j'étudie dans le cadre de ma formation universitaire, est celle entre l'être et le devoir-être. Cette distinction signifie que de l'être, c'est-à-dire de ce qui est, on ne peut pas déduire logiquement ce que nous devons faire. Par exemple, ce n'est pas parce qu'on constate que la Terre se réchauffe qu'on peut déduire logiquement qu'il faut agir contre son réchauffement, ou qu'un virus se progage qu'on peut déduire qu'il faut adopter des mesures pour limiter sa propagation. Pour faire ces déductions, nous devons poser des jugements de valeur ou des objectifs, telles que la nécessité de protéger la vie humaine ou celle de limiter les souffrances humaines. Ce n'est qu'en présupposant la vérité de ces jugements qu'on peut alors déduire ce qu'il faut faire à partir de ce qui est. Autrement dit, s'il faut agir contre le réchauffement climatique, c'est parce qu'il menace la vie humaine, pas seulement parce que le réchauffement est une réalité.

(Vous m'excuserez tous les raccourcis)

En stratégie, c'est un peu la même chose. C'est vrai que je n'ai pas encore traité de la question relative à savoir si la stratégie est une science ou un art. Pour la traiter rapidement, il suffit de retenir qu'aujourd'hui, on admet communément que la stratégie est à la fois art et science. Elle est science lorsqu'elle est pensée, lorsque nous tentons de décrire la réalité stratégique, la réalité de la guerre, la réalité des jeux... Elle est art lorsqu'elle est pratiquée, c'est-à-dire lorsque nous mettons en place concrètement des stratégies.

De la même manière qu'en philosophie, nous pouvons déconnecter la théorie de la pratique. La théorie stratégique est l'être, la pratique stratégique le devoir-être. En effet, la théorie vise uniquement à constater ce qui est. Par exemple, la théorie pourrait dire que l'observation de l'histoire de la guerre montre que la plupart des batailles ont été remportées par le belligérant qui possédait les troupes les plus nombreuses et/ou les mieux équipées. Ce n'est pas pour autant que nous devons conclure que dans toute situation, nous devons posséder les troupes les plus nombreuses et les mieux équipées. 

Mais il faut comprendre cette dernière affirmation dans un sens différent de celui retenu pour la distinction philosophique. En effet, il n'est pas possible que ce soit dans le même sens parce que la nature même de la stratégie, sa définition même, implique que chaque belligérant souhaite la victoire. Donc, il existe un jugement de valeur par définition qui permet, normalement, de faire le lien entre l'être stratégique et le devoir-être stratégique. Si la déduction logique entre la théorie stratégique et la pratique stratégique n'est pas possible, ce sont en fait pour d'autres raisons.

La première raison est que le stratège (le praticien donc) est confronté à un autre "être", celui de la réalité présente du combat. La théorie est une description générale voire abstraite de la réalité. Mais en pratique, le stratège fait face à une situation concrète qui fait l'objet d'une description particulière et concrète. Or, le stratège n'est pas confronté à la théorie dans l'épreuve de la guerre, mais bel et bien à cette situation concrète, c'est donc à cette dernière qu'il se doit de répondre. La théorie, en fait, en tant que description générale, n'a pas pour rôle de dire au stratège ce qu'il doit faire, mais à l'aider à décrire le plus rigoureusement possible les situations concrètes auxquelles il fait ou fera face.

Cependant, il serait faux de croire que, dans ce cas, on déduit une stratégie pratique de la théorie par l'intermédiaire de la description particulière de la situation concrète, c'est-à-dire qu'il serait faux de dire qu'on déduit de façon indirecte ce que nous devons faire à partir de la théorie. En effet, pour que ce soit le cas, il faudrait qu'on puisse déduire de la description particulière de la situation concrète la stratégie que nous devons adopter. Sauf qu'il y a une déconnexion entre les deux. De fait, on peut décrire comme un pied une situation mais avoir la bonne stratégie, comme on peut décrire très exactement la situation mais décider d'une mauvaise stratégie.

En fait, la preuve de cette déconnexion, ce sont les erreurs de jugement. Même si un amateur d'échecs peut parfaitement décrire la situation stratégique lors d'une partie donnée, il sera en général perdant contre un Champion parce qu'il est incapable de tirer les bonnes conclusions de ses constatations. À l'inverse, le débutant peut, par chance, jouer des bons coups sans être capable de décrire parfaitement la situation stratégique, voire en donnant une description farfelue de celle-ci.

Que conclure de tout cela ? Si la théorie et la pratique en matière de stratégie sont déconnectées de cette façon, cela signifie plusieurs choses.

D'abord, cela signifie que la déconnexion n'est que relative en ce sens qu'il suffit, pour le stratège, de ne pas commettre d'erreurs pour "reconnecter" la théorie et la pratique. Donc, d'une certaine façon, le but de la stratégie est de limiter ses erreurs.

Ensuite, cela signifie quelque chose de plus audacieux. Si, comme dans le cas du débutant, des erreurs de jugement peuvent aboutir à jouer des bons coups, à partir d'une description mauvaise, cela signifie qu'il est possible de construire une théorie incohérente et irréaliste mais efficace grâce aux erreurs de jugement. Comment pourrait-on construire une telle théorie ? J'ai, pour ma part, deux hypothèses. La première hypothèse est qu'on a tous un certain penchant naturel, ou inné, à commettre certaines erreurs plutôt que d'autres. Il est donc sans doute théoriquement possible de construire une théorie de façon à ce que ces erreurs de jugement soient, en pratique, l'origine de bons coups. La deuxième hypothèse est qu'on pourrait construire une théorie irréaliste ou farfelue, à laquelle on ajouterait une théorie des erreurs de jugement qu'il faut commettre pour rendre cette théorie efficace.

Ainsi, il serait tout aussi efficace de posséder une théorie parfaite à partir de laquelle nous ferions aucune erreur, que de posséder une théorie imparfaite à partir de laquelle nous ferions les erreurs qu'il faut pour qu'elle soit efficace.

Cependant, dans le cas où cette théorie imparfaite est efficace grâce à certaines erreurs, devons-nous dès lors toujours la considérer comme imparfaite ? N'est-elle pas plutôt, au contraire, une bonne théorie qui décrirait bien la réalité stratégique selon une intuition particulière ? Ou encore, ne serait-elle pas une théorie qui serait efficace parce que contre-intuitive ? Etc. Bis repetita, infinité de questions, ce que vous voulez : on s'arrête là.

Je vous ai peut-être perdu. Pour ceux qui restent, je pense qu'il faut surtout retenir des développements précédents la chose suivante : si on admet l'existence de cette déconnexion relative, voire quasi-logique, entre la théorie stratégique et la pratique stratégique, alors nous devons admettre que l'importance n'est pas qu'une théorie soit cohérente ou logique. L'importance, c'est d'être efficace au final. Donc, qu'importe vos théories, aussi farfelues qu'elles soient. L'importance est que vous, stratèges, trouviez votre voie, c'est-à-dire celle qui vous permettra d'être le meilleur de vous-mêmes.

Publié dans Réflexions

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