Pourquoi lire "Stratégie" de Sir Basil Liddell Hart ?

Publié le par Jimoni / Passion Stratégie

Sir Basil Liddell Hart (1895-1970) est un stratégiste britannique qui, de son temps, était reconnu comme l'un des plus grands spécialistes en stratégie. Figure paradoxale, voire controversée, il n'en reste pas moins l'auteur d'un classique de la pensée stratégie : Stratégie. Cet ouvrage s'articule autour d'un concept central qui, selon l'auteur, est une clé de la victoire : l'approche indirecte.

En effet, selon Liddell Hart, l'analyse de l'histoire de la stratégie démontre que la plupart des grandes victoires du passé furent obtenues par le recours à l'approche indirecte. Qu'entend-il par cette notion ? Liddell Hart n'apporte, en vérité, pas de réponse satisfaisante à cette question, en ce sens qu'il ne nous fournit pas de définition précise à son concept d'approche indirecte. Toutefois, il nous en donne une certaine appréhension ou intuition. De fait, le demi-millier de pages de Stratégie est consacré pour sa majeure partie à l'étude des cas historiques. (Il ne consacre qu'une quarantaine de pages à la théorie. En cela, il se démarque de son grand ennemi spirituel, Clausewitz, qui, à l'inverse, a énormément théorisé). À partir de ces cas, il parvient à nous faire entrevoir ce qu'il entend par l'approche indirecte. Nous comprenons alors qu'il désigne sous ce terme les tactiques et stratégies fondées sur la ruse, la surprise, la désinformation, l'espionnage, l'attaque des lignes d'approvisionnement, des ressources de l'adversaire, etc. En fait, Liddell Hart recommande la même chose que Sun Tzu (qu'il cite, d'aillleurs, abondamment au début de son ouvrage), c'est-à-dire que l'idéal est de vaincre l'ennemi sans combattre, donc avant la bataille. Il faut retarder le combat et s'attacher à récolter des avantages sur l'adversaire. C'est ce que nous comprenons notamment lorsqu'il paraphrase Lénine et qu'il affirme que :

Dans toute campagne, la stratégie la plus saine consiste à différer la bataille, et la plus saine tactique à différer l'attaque, jusqu'à ce que la dislocation morale de l'adversaire permettre d'asséner le coup décisif. (B.Liddell Hart, Stratégie, éditions Perrin, Tempus, mars 2015, p. 296)

Cette maxime ne s'applique pas seulement lorsqu'un belligérant est en situation d'infériorité et qu'il n'a donc aucun intérêt à engager la bataille maintenant. Non. Même lorsqu'on est en situation favorable, Liddell Hart considère que l'approche indirecte doit s'appliquer car on peut toujours obtenir une victoire à moindre prix : sous-entendue, à moindre effusion de sang.

Parce qu'en effet, Liddell Hart a horreur du sang. Son expérience militaire lors de la Première Guerre mondiale l'a profondément marquée et, notamment, son expérience des offensives à outrance tous azimuts contre les tranchées adverses, pour n'avancer le front que d'un kilomètre au prix de milliers de vies. Pour lui, le responsable de cette boucherie est Clausewitz, ou plutôt une mauvaise interprétation des écrits clausewitziens. Il reproche aux généraux de l'époque d'avoir compris Clausewitz de travers, ou de n'avoir voulu comprendre que ce qu'il voulait comprendre, en ne retenant que les phrases-types telles que : "La solution sanglante de la crise, l'effort pour détruire les armées ennemies, voilà le fils aîné de la guerre.". Pour le stratégiste britannique, cette incompréhension s'explique par le haut niveau d'abstraction des théories clausewitziennes. Les militaires ont tendance à chercher des solutions concrètes et n'ont pas l'habitude des écrits philosophiques. De plus, comme De la Guerre est un ouvrage inachevé, il n'a sans doute pas pu être clarifié, favorisant l'incompréhension. Dans tous les cas, pour Liddell Hart, le principal souci de Clausewitz est cette rigueur d'esprit abstrait : la stratégie est une question de bonnes ou de mauvaises méthodes, pas de logique pure et de théories sur la guerre (si vous me permettez d'écrire les choses grossièrement).

Et c'est tout l'intérêt de Liddell Hart. Avec lui, vous avez les clés en main. Il ne vous apprend pas à forger les vôtres, à la manière de Clausewitz, en vous questionnant sur la véritable nature de la guerre, ou en vous interrogeant sur l'essence de la stratégie. Non, son ouvrage est très simple. Premièrement, il consacre quelques centaines de pages à l'analyse, certes orientée mais pas moins pertinente, de l'histoire des guerres et des batailles de l'Antiquité grecque jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. Grâce à cela, il vous donne un bon bagage d'exemples dont vous pourrez vous inspirez et à partir desquels vous allez pouvoir saisir la notion d'approche indirecte. Puis, secondement, il vous livre des explications et définitions simples sur ce qu'il faut comprendre de la stratégie (but de la stratégie, niveaux de la stratégie, etc.). Surtout, dans cette seconde partie, il consacre un chapitre de seulement trois pages à ce qu'il appelle l'essence de la stratégie et de la tactique. Dans ce chapitre, il vous livre huit principes de la stratégie qu'il faut applique : six principes dits positifs (ce que vous devez faire), et deux principes négatifs (ce que vous ne devez pas faire). Ces principes tiennent en deux pages et constituent l'essentiel de son apprentissage. Et pour ma part, je les trouve pertinent et efficace.

Il reste d'ailleurs mon auteur de stratégie préféré. Je lui ai d'ailleurs consacré les deux premiers articles de mon blog (ici et ).

Publié dans Livres

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