Pourquoi lire "De la Guerre" de Carl von Clausewitz ?

Publié le par Jimoni / Passion Stratégie

Quand je me suis attaqué à ce monument de la littérature stratégique qu’est « De la Guerre », de Clausewitz, j’étais peut-être un peu jeune pour en saisir toutes les nuances. Tout de même, j’ai bien fait de relever ce défi. Lire un peu plus de 800 pages issues de la réflexion d’un homme qui, durant plus de vingt ans, a réfléchi à la guerre et à la stratégie fut très formateur.

Malgré tout, je ne m’attendais pas à une réflexion théorique aussi poussée. Celui qui, comme moi à l’époque, souhaite trouver des recettes toutes faites chez Clausewitz devra renoncer à sa lecture : du moins, à celle de son œuvre majeure, « De la Guerre », puisque le Prussien a également écrit un ouvrage plus pratique intitulé « Principes fondamentaux de la stratégie militaire » qui se veut plus pratique (et que je n’ai pas encore lu, ce qu’il faudrait que je fasse).

De toute manière, si vous pensez que seuls les conseils pratiques sont utiles à la pratique, vous serez sans doute condamnés à stagner dans le domaine de la stratégie. En effet, à mon sens, le stratège ne s’améliore que s’il est capable de penser par lui-même et à élaborer son propre savoir stratégique, c’est-à-dire celui qui lui convienne afin d’atteindre ses objectifs. Et pour cela, « De la Guerre » est presque parfait. En voici les raisons :

Premièrement, comme pour Sun Tzu, c’est un livre complet. Clausewitz développe en une série de « 8 livres » différentes facettes de la guerre et de la stratégie. Le premier livre est consacré à la nature de la guerre, c’est dans celui-ci que nous trouvons ses réflexions les plus connues telles que « la montée aux extrêmes » ou l’idée selon laquelle « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Il y développe également ses concepts de « friction », de « brouillard de guerre », et consacre même un chapitre (trop peu exploité à mon sens) sur le génie guerrier (c’est-à-dire sur les qualités du stratège). Il continue sa réflexion avec un livre II sur la théorie de la guerre, dans lequel il élabore une sorte d’épistémologie de la science stratégique, en s’interrogeant sur des questions classiques du débat stratégique telle que la question de savoir si la stratégie est-elle un art ou bien une science. Quant à ses autres livres, ils sont consacrés successivement à la stratégie en général (livre III), à l’engagement (livre IV, c’est-à-dire la bataille), les forces militaires (livre V), la défense (livre VI), l’attaque (livre VII), et au plan de guerre (livre VIII). Il me serait impossible ici d’en faire un résumé exhaustif tant le contenu est dense. Certains livres comptent plus de 20 chapitres.

Deuxièmement, la réflexion clausewitzienne est très philosophique. Ses raisonnements sont plutôt clairs. Surtout, ils sont enrichissants. En fait, après l'avoir lu, pour ma part, j’ai eu l’impression d’adopter sa manière de pensée ou de la copier. Et c’est plutôt positif parce que ce processus d’imitation de la pensée de cet auteur, qui fait preuve d’une grande rigueur dans sa réflexion, vous permettra de développer la vôtre avec, également, davantage de rigueur. Toutes mes lectures m’ont servi dans mes réflexions personnelles, mais clairement, c’est « De la Guerre » qui a le plus influencé la façon dont j’élabore, dans mon coin, mes propres théories.

Malgré tout, ne pensez-pas que vous ne trouverez JAMAIS de conseils pratiques dans les réflexions clausewitziennes. Au contraire, ses raisonnements aboutissent évidemment à des conclusions. Si celles-ci ne prennent pas la forme de prescriptions absolues, elles établissent tout de même des vérités générales. Parmi elles, j’ai par exemple consacré un article sur la supériorité stratégique de la forme défensive sur la forme offensive. En effet, Clausewitz, par son raisonnement, parvient à établir qu’en général, défendre est plus facile qu’attaquer. Ce n’est pas toujours le cas, puisque c’est un cas général. Mais connaître cette généralité vous permettra, ou m’a permis, en tout cas, pour ma part, de mieux savoir articuler la défense et l’attaque, en sachant qu’en cas de situation de faiblesse, chercher à établir une position défensive est plus prudent et est un moindre mal avant de retrouver une situation de supériorité et de reprendre l’offensive.

C’est donc en réfléchissant aussi à partir des raisonnements de Clausewitz que vous trouverez des conseils pratiques. C’est toute sa force : il ne donne pas de solutions toutes prêtes, mais vous en indique le chemin pour les atteindre et la façon dont on emprunte le chemin. Par ce biais, non seulement vous parviendrez à concrétiser en pratique la réflexion théorique de Clausewitz, mais vous serez meilleur pour emprunter d’autres chemins théoriques vous menant vers d’autres solutions pratiques. C’est à cela que sert, à mon sens, la lecture du chef d’œuvre clausewitzien.

Nota bene : Le seul gros défaut de « De la Guerre », qui fait qu’il n’est que quasi-parfait, est qu’il est inachevé. Vous trouverez donc parfois quelques incohérences et contradictions à sa lecture. Également, cet ouvrage doit être complété par la lecture de sa « Théorie du Combat » qui est un livre de Clausewitz également inachevé, mais qui permet de mieux comprendre ses réflexions à certains égards. Selon Raymond Aron, la lecture de ce second ouvrage est essentiel pour saisir le premier. L’ayant lu, je vous en parlerai dans un prochain article. Dans tous les cas, je pense, en vérité, que la lecture de « De la Guerre » est suffisante en elle-même et que son inachèvement, certes regrettable, n’entache pas du tout sa qualité et son intérêt.

Publié dans Livres

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