[Fic] La Guerre Victo-Grosslandaise et les deux aspects de la victoire.

Publié le par Jimoni / Passion Stratégie

Dans l’article précédent, nous avons déduit, à partir de la critique d’une méthode absurde pour gagner à tous les coups, deux aspects de la notion de victoire : la reconnaissance sociale, et l’idée d’imposer sa volonté. De cette analyse, maintenant, je vais m’attacher à vous démontrer qu’on peut distinguer deux types de stratèges : ceux qui recherchent la gloire, et ceux qui recherchent à l’accomplissement de leurs objectifs.

La victoire par reconnaissance sociale et la victoire par imposition de sa volonté.

Lorsque vous accomplissez votre objectif en dépit des actions de votre adversaire, vous vous déclarez victorieux. On reconnaît là l’un des deux aspects précités de la notion de victoire : l’idée d’imposer sa volonté. Par exemple, lorsque deux armées se battent pour obtenir le contrôle total d’un même lieu, c’est l’armée qui parvient à virer l’autre armée du lieu qui est considérée comme vainqueur. Dans cette situation, elle a imposé sa volonté. En effet, leurs volontés sont en contradiction. Les deux armées veulent toutes deux le contrôle de ce lieu. Or, si l’une contrôle le lieu, l’autre ne contrôle pas. Et si elles contrôlent toutes les deux le lieu, elles ne le contrôlent alors chacune qu’en partie. Donc, c’est bien l’armée qui parvient à obtenir le contrôle total qui peut se déclarer vainqueur face à l’autre armée alors déclarée vaincue.

Dans ce type de situation, en général, la reconnaissance sociale va de pair. Il est assez rare de rencontrer des personnes qui ne reconnaissent pas comme victorieuse l’armée qui contrôle au final le lieu. Toutefois, dans d’autres situations, la reconnaissance sociale de la victoire est séparée de la « victoire de volonté » (lorsque nous imposons notre volonté). Notamment, cette séparation s’observe pour les cas dans l’histoire des guerres dans lesquels nous trouvons un vainqueur « militaire » et un vainqueur « politique ». Parmi ces cas, nous trouvons la guerre sino-vietnamienne (traitée brièvement dans mon livre), ou encore la guerre du Kippour (traitée dans cet article). Nous allons prendre un exemple abstrait d’un tel cas :

Exemples de séparation de la reconnaissance sociale de la victoire et de la victoire remportée par imposition de sa volonté ?

Imaginez que vous soyez aux commandes d’un pays, qu’on nommera le Victoland. Le Victoland est menacé par un pays ennemi bien plus grand : le Grossland.

Bleu = Mer // Vert = Victoland // Orange = Territoires dominés par le Grossland // Rouge = Grossland

Dans l’hypothèse d’une confrontation militaire, le Grossland ressortira vainqueur face au Victoland. En effet, l’armée grosslandaise dispose de 500.000 soldats bien équipés et bien entraînés. Cette grande armée lui permet d’assurer le contrôle de son territoire et sa sécurité face à d’éventuelles agressions extérieures. À l’inverse, le Victoland est très faible. L’armée victolandoise ne parvient à aligner que 40.000 soldats, certes, bien entraînés, mais moyennement équipés.

En tant que dirigeant du Victoland, vous aimeriez bien débarrasser votre peuple de la menace du Grossland. Mais comment faire ? Votre armée n’a même pas le pouvoir de protéger votre territoire, comment pourrait-elle vous débarasser du Grossland ? Eh bien, sachez que le Grossland est dans une situation économique inquiétante. Ses nombreuses conquêtes acquises ces dernières années lui coûtent chères. Ce pays s’est énormément endetté. Le remboursement de la dette et les dépenses militaires et policières pour assurer le contrôle de son territoire causent un déficit difficile à combler pour le gouvernement du Grossland qui, pour le résoudre, a fortement augmenté les impôts. Bien évidemment, cette politique économique n’est pas sans conséquence. Le mécontentement s’accroît, tant au sein de la population grosslandaise qu’au sein des populations sous domination grosslandaise. Toutefois, une dizaine d’années de patience permettra sans doute au gouvernement du Grossland de conserver l’intégrité de l’Empire.

En comparaison, la situation économique du Victoland est stable. Cependant, vous ne pouvez pas vous permettre d’attendre que le Grossland surmonte ses difficultés parce que, dès lors qu’il y parviendra, il réitérera son bellicisme d’antan et abattra sa grande armée sur votre pays. Vous décidez alors d’agir. Votre but est de provoquer l’effondrement économique du Grossland en espérant que cet effondrement parvienne à faire s’effondrer l’ensemble de son Empire.

Après avoir mobilisé votre armée, vous décidez de l’envoyer par surprise directement dans le territoire du Grossland. Vos objectifs militaires sont très clairs : pénétrer le plus loin possible à l’intérieur du territoire ennemi, quitte à subir des pertes militaires démesurées, et détruire le maximum de centres économiques (commerces, usines, champs agricoles). À côté, vous décidez de distribuer des armes à votre population afin de favoriser les mouvements de résistance face à une probable invasion ennemie. De la même manière, vos armes en surplus sont distribuées aux mouvements séparatistes internes de l’Empire du Grossland, dans l’objectif d’augmenter encore ses dépenses militaires et de saper son économie.

Flèches vertes = Mouvement des troupes victolandoise // Symboles en rouge = Troupes grosslandaises

La Guerre Victo-Grosslandaise est ainsi déclarée, en l’an 1934. Elle se solde par une victoire militaire totale du Grossland. Les forces armées victolandaises ont entièrement été anéanties au bout de deux mois. Le Victoland est annexé et devient une province du Grossland. Le peuple victolandois se sent humilié, il vous rejette la faute en tant que dirigeant et vous êtes roulé dans la boue. De son côté, le peuple grosslandais crie « Victoire ! » et salue fièrement son armée lors de son défilé dans la Capitale de l’Empire.

Tracé noir = Frontières ante bellum // Croix vertes = Localisation des destructions opérées par l'armée victolandoise

Malgré tout, les problèmes commencent déjà pour le Grossland. La guerre a détruit une bonne partie de son économie. L’endettement et le déficit se sont gravement accrus. Les mouvements de résistance pullulent. Il est clair que l’Empire ne tiendra pas le coup (le coût ?). Certains hauts placés plaident pour l’indépendance de certaines parties du territoire afin de pouvoir décroître une grande partie des dépenses militaires et surmonter la situation budgétaire. D’autres sont en désaccord et considèrent qu’on ne peut pas se permettre d’abandonner ces territoires dont l’Empire tire également une partie de ses recettes fiscales. La situation politique se tend. Finalement, les partisans de l’intégrité impériale remportent la bataille politique. L’Empire devra être conservé coûte que coûte. Il faut se débarrasser des mouvements de résistance. Les dépenses publiques non militaires sont diminuées, le Gouvernement décide de lever des impôts exceptionnels. Trois divisions contre-insurrectionnelles sont formées afin de palier au problème résistant. Les mois passent, et les résistants se battent encore. Finalement, au bout de deux ans, l’Empire n’a que partiellement accompli son objectif. Si des mouvements séparatistes ont été éradiqués, il en demeure encore une bonne moitié, en particulier dans la région du Victoland.

Cependant, au bout de deux ans, la population du Grossland est à bout de souffle. Certains se demandent : Pourquoi tant de conquêtes si, au final, nous sommes plus pauvres qu’avant ? La colère monte. Le Gouvernement est contraint de céder pour ne pas provoquer une révolution : les dépenses militaires sont fortement revues à la baisse, afin de rétablir des services publics décents et un taux d’imposition plus acceptable.

Bien sûr, les rebelles s’emparent de l’occasion. Les opérations de sabotage et de guérilla repartent de plus belles. Le Gouvernement du Grossland prend acte qu’elle ne pourra pas sauver l’ensemble de l’Empire et décide d’accorder l’indépendance au principal foyer de contestation : le Victoland. En échange, il est conclu avec la nouvelle classe politique du Victoland un pacte de neutralité. Le peuple victolandois, souvenez-vous, vous avait roulé dans la boue et, à vrai dire, il accepte plutôt bien ce pacte. Aux élections, le peuple porte donc au pouvoir un parti modéré favorable au pacte de neutralité. Toutefois, la neutralité ne signifie pas une quelconque amitié ou un quelconque devoir à l’égard du Grossland. C’est pourquoi le nouveau Gouvernement du Victoland décide de laisser les anciens rebelles victolandois en désaccord avec le pacte de neutralité, entrer dans les rangs ou collaborer avec les mouvements de résistance qui continuent la lutte à l’intérieur de l’Empire du Grossland. Au fil du temps, ce « laissez-faire » va progressivement se transformer en un soutien, parce que le Gouvernement du Victoland voit bien l’intérêt d’un éventuel éclatement du Grossland.

De son côté, le Grossland peut concentrer ses effectifs sur les autres territoires rebelles de l’Empire. Mais sa situation économique se dégrade encore de jour en jour et le temps joue contre lui, d’autant plus qu’au fil des mois, les mouvements rebelles ne semblent pas être à bout de souffle. Pire : les soldats grosslandais, épuisés par la guerre, ont commis des exactions répugnantes qui ont renforcé la colère des populations dominées. En outre, les soldes ont été revus à la baisse, donc certains soldats commencent à désobéir ou à se montrer moins farouche au combat. Le problème est que le Gouvernement du Grossland est dans l’incapacité de grossir ses effectifs ou de satisfaire les demandes pécuniaires de ses soldats.

Finalement, le Grossland décide d’accorder l’indépendance à deux autres territoires qu’elle dominait alors depuis de nombreuses années. Cette décision provoqua un grand remous au sein de la classe politique grosslandaise. La situation ne s’améliorant pas nettement, déclarer l’indépendance d’un autre territoire encore aurait été une décision de bon sens. Mais les dissensions de la classe politique se soldèrent par une nouvelle victoire des partisans de l’intégrité impériale, qui tentèrent de continuer la lutte contre-insurrectionnelle jusqu’au bout, jusqu’à pousser la population grosslandaise à bout. Une révolution eut lieu et le Gouvernement impérial fut renversé par un mouvement démocratique. Des élections furent organisées. Un parti d’union nationale prônant la démocratie et le fédéralisme fut élu. Le nouveau gouvernement organisa des référendums d’indépendance dans les deux autres territoires restants sous domination. Les indépendantistes remportèrent largement les élections, scellant la fin de l’Empire du Grossland et le début d’une nouvelle ère de paix.

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Finalement, le Victoland, de son côté, n’avait subi que deux années d’occupation du Grossland durant lesquelles la vie fut difficile. Cependant, elle put se relever rapidement. Elle devint la première puissance économique de la région et aida à relever les nouveaux territoires indépendants dont l’occupation grosslandaise, bien plus longue, laissa des séquelles bien plus lourdes.

Quant à vous, la population victolandoise vous considérera encore longtemps comme un perdant et un mauvais dirigeant. Il faudra attendre encore 100 ans avant que les historiens débattent de l’importance de votre rôle dans l’effondrement de l’Empire du Grossland. Si jamais on n’assimilera votre nom à celui d’un grand stratège, ou d’un vainqueur, vous mourrez en sachant, au fond de vous-même, que vous avez fait le bon choix en envoyant votre armée contre le Grossland. Par votre action, vous avez sauvé votre pays et toute une région du monde d’une domination impériale affreuse qui aurait pu durer éternellement.

Quel stratège êtes-vous ? Que recherchez-vous ?

L’exemple vous aura démontré qu’on peut parvenir à accomplir ses objectifs, et donc à gagner, tout en étant considéré comme un perdant. Ici, vous êtes parvenu à provoquer l’effondrement de l’Empire du Grossland. Pour autant, vous avez, selon le reste du monde, perdu la guerre Victo-Grosslandaise de 1934. Cela ne reste que leur point de vue. Du votre, vous savez que vous avez mené votre pays à bien. Cette défaite était nécessaire pour la victoire finale. Car si personne ne vous assimile à cette victoire finale, vous en avez bien été la cause initiale.

Peut-être que vous auriez pu être un héros, si vous aviez décidé de jouer les choses autrement. Peut-être qu’en laissant l’Empire se relever pour mieux vous envahir, en vous attaquant en premier, vous auriez pu être le dernier leader héroïque de la République du Victoland, allant soutenir ses hommes sur le champ de batailles et tombant auprès d’eux. En dépit de la terrible défaite que votre pays aurait subi, vos concitoyens auraient relaté votre histoire : celle d’un chef qui tenta de sauver son pays jusqu’à son dernier souffle. Malgré tout, auriez-vous sincèrement préféré opter pour ce choix ?

Au final, lorsque vous faites de la stratégie, il faut que vous sachiez bien qui vous êtes. Si vous recherchez la gloire, il faut que vous recherchiez l’approbation ou l’admiration d’autrui. Si vous recherchez à accomplir un objectif quelconque, vous pouvez l’accomplir sans qu’autrui ne vous considère comme un vainqueur. Parfois même, vous ne pourrez pas accomplir votre objectif sans vous faire passer pour un perdant. Mais rassurez-vous, il y a surtout de nombreuses situations dans lesquelles vous pourrez accomplir votre objectif tout en obtenant la reconnaissance des autres.

Il faut juste être au courant de ces deux aspects de la notion de victoire et de savoir ce que vous voulez. Que voulez-vous ? La gloire et la reconnaissance ? Ou réellement accomplir vos objectifs ? Sans jugement de valeur, il peut être sage de se poser véritablement la question, et de prendre acte de qui nous sommes, parce que certaines situations nous obligent à choisir entre la victoire pour les autres (reconnaissance) et la victoire pour soi-même (accomplir son objectif).

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