Débat sur la chloroquine et stratégie : audace ou prudence ?

Publié le par Jimoni

Doit-on utiliser massivement la chloroquine avant le résultat des tests européens ? Je ne répondrai pas à cette question ici, parce que je n'ai aucune compétence en matière de médecine. Toutefois, le débat sur la chloroquine a particulièrement stimulé mon esprit sur un aspect particulier et je vais vous faire part de mes réflexions en la matière (sans prendre parti sur l'utilisation éventuelle du médicament, ce débat concernant les scientifiques compétents en premier lieu - et en précisant que dans cet article, je risque de dire pas mal d'âneries, mais il faut bien comprendre que la présentation des choses poursuit un but purement illustratif et vise à entretenir une réflexion purement stratégique - je déconseille en tout cas à mes lecteurs de prendre de la chloroquine sans l'avis d'un professionnel de santé, parce que toute prise de médicaments est potentiellement dangereuse si on le prend n'importe comment - restons rationnels et sérieux).

Illustration des faits :

Qu'est-ce que la chloroquine ? C'est une substance qui permettrait selon certains scientifiques comme Didier Raoult de lutter contre le Covid-19. La prise de chloroquine par des patients contaminés permettrait de réduire la durée d'incubation en empêchant (je crois) la reproduction du virus dans l'organisme.

Plusieurs indices montreraient que la chloroquine est un remède efficace. Il semblerait par exemple que, in vitro, la chloroquine parvient à éliminer le Covid-19. De même, il semblerait que ce traitement a déjà prouvé son efficacité sur d'autres types de coronavirus (pour le sûr, ce serait un traitement qui fonctionne contre d'autres maladies infectieuses comme le paludisme). Ainsi, si l'on raisonne par analogie, il peut paraître raisonnable d'utiliser ce traitement. De plus, certaines études récentes démontreraient (peut-être) l'efficacité de la prise de chloroquine par des patients atteints du Covid-19, mais il semble aussi qu'il y aurait des biais méthodologiques, ce qui fait qu'on ne peut pas encore affirmer son efficacité et qu'on doit donc attendre des études complémentaires.

À l'inverse, une étude chinoise récente aurait démontré que l'effet placebo est aussi efficace que la prise de chloroquine. De plus, la prise de chloroquine pourrait être un facteur aggravant dans le cas des patients les plus gravement atteints par le Covid-19. Pour le sûr, la chloroquine a des effets secondaires certains et son utilisation à grande échelle pourrait poser des problèmes de santé qui pourraient venir s'ajouter à la pandémie actuelle.

Analyse stratégique :

Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien. Peut-être que la chloroquine est efficace, peut-être qu'elle ne l'est pas. Nous nageons sans doute dans un brouillard de guerre et il nous faut décider dans l'incertitude. La chloroquine est comme une lumière dans ce brouillard : est-ce le bout du tunnel, ou un soleil dont il ne faut pas s'approcher au risque de se brûler ? Que faire ? Il y a deux camps :

Les intrépides : ce sont ceux qui soutiennent Didier Raoult. Malgré les incertitudes persistantes sur l'efficacité de la chloroquine, ils pensent qu'il faut faire confiance au docteur Raoult, qui est un grand spécialiste en la matière. Ces intrépides jouent la carte de l'audace. En effet, on ne sait pas si cela va marcher. Mais si cela marche, on aura pris une avance considérable dans la lutte contre la pandémie de Covid-19 et on aura limiter grandement ses conséquences négatives.

Les prudents : selon eux, il faut s'en tenir à la rigueur scientifique et ne rien tenter d'imprudent. L'utilisation de la chloroquine est potentiellement inefficace et dangereuse. On ne ferait que rajouter de l'huile sur le feu. Mieux vaut attendre d'être certain de trouver un traitement efficace contre le Covid-19 en prouvant son efficacité préalablement par la méthode scientifique, qu'on pourra ensuite généraliser. Peut-être qu'on se trompe et qu'on rate une opportunité, peut-être qu'on a raison et qu'on évite une aggravation des choses : au moins, en patientant, on pourra être sûr d'utiliser plus tard un traitement à l'efficace prouvée.

En fait, le débat stratégique de fond est le suivant : mieux vaut répondre au principe de prudence, ou être audacieux ?

L'audace est un pari, un coup de poker. C'est une attitude qui répond clairement au célèbre adage napoléonien "à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire". Pour Napoléon Bonaparte : "l'audace est le plus beau calcul du génie". Le problème avec l'audace est bien que l'acte audacieux se repose sur une grande incertitude, si bien que Napoléon a pu accomplir par ce biais ses plus grandes victoires (Austerlitz par exemple) comme ses plus graves défaites (campagne de Russie de 1812). Dans le cas de la chloroquine et du Covid-19, la problématique me semble la même : si jamais la chloroquine marche, Didier Raoult passera pour un génie ; dans le cas contraire, ce ne sera qu'un dangereux charlatan.

En vérité, la prudence est soumise à la même problématique. Elle répond toutefois plutôt au doute cartésien, ou à l'adage platonien "Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien". Mais elle en arrive au même problème : les prudents seront des sages si la chloroquine ne fonctionne pas, mais ce seront des faibles si la chloroquine fonctionne.  Certains disent que Hannibal aurait dû marcher sur Rome en 216 avant J-C, d'autres non : a-t-il été sage ou peureux ?

Ainsi, stratégiquement, il n'y a pas de réponse. Mais l'exemple de la chloroquine nous enseigne une chose : la stratégie n'est pas qu'une affaire de raison, bien au contraire. Du fait de l'existence du brouillard de guerre, de l'incertitude, ou de la friction, le stratège est amené à faire des choix qui relèvent non pas de la raison mais de l'intuition. Essayez de vous imaginer à la place du Président de la République : compte tenu de ce manque d'informations, que feriez-vous ? Peut-être pourrez-vous ressentir la gravité d'une telle prise de décision, c'est un fardeau que tout stratège doit également apprendre à supporter.

(sur ce débat, je précise une nouvelle fois que je ne prends pas parti, parce que je ne sais rien. Écoutez votre Gouvernement, parce que le désordre est dans ces moments là la pire des décisions. Restons soudés et cohérents, peu importe ce que nous pensons au fond. Restons chez nous aussi.)

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