Le danger de l'arrogance : le massacre de Fetterman.

Publié le par Jimoni

En 1865, les Etats-Unis d'Amérique décident de lancer une expédition militaire à l'Est du Powder River (située au nord de l'Etat du Wyoming) contre les tribus Sioux Lakota, Cheyenne et Arapaho. Le résultat est indécis et des négociations se poursuivent alors entre les belligérants. Malheureux, aucun compromis n'a été trouvé, aucun traité ne fut signé. Par conséquent, en juin 1866, la guerre, connue sous le nom de "Guerre de Red Cloud", fut déclenchée lorsque le colonel Carrington fut chargé de protéger la voie ferrée traversant les territoires concernés par le conflit. Pour ce faire, il ordonna la construction de trois forts sur une ligne plus ou moins diagonale, partant du sud-ouest jusqu'au nord-est, chaque fort étant éloigné l'un d'un autre d'une cinquantaine de kilomètres. Le premier fort construit est nommé Fort Reno, suivi du Fort Kearny (lieu des principaux combats) puis du Fort Smith.

Rapidement, avant même le début de la construction du troisième fort, le Fort Smith, le chef Red Cloud et ses alliés adoptèrent une stratégie de harcèlement, qu'on peut qualifier de guérilla. Leur but était d'affaiblir les Américains et de saper leur moral. Mais ceux-ci étaient mieux armés et repliés dans des fortifications, il était donc plus sage d'éviter le combat direct avec eux. Les Indiens décidèrent alors de piller ou détruire les ressources américaines, comme leurs chevaux ou leur bétail. Ils menèrent aussi des attaques contre la voie ferrée en vue d'empêcher le transport de bois nécessaires à la construction des forts. Enfin, en tuant régulièrement des civils américains isolés, les Indiens parvenaient à créer une menace permanente dans l'esprit de leurs adversaires.

Le colonel Carrington n'était pas un mauvais stratège. Personne ne s'attendait à une telle résistance indienne. Comme la situation se compliquait, il retourna alors plus au sud au Fort Laramie pour demander des renforts. On lui en accorda. C'est alors que le capitaine Fetterman et ses 80 soldats furent envoyés. Ils arrivèrent à Fort Kearny en novembre 1866.

Fetterman était un vétéran de la guerre civile américaine, tout comme Carrington. Mais contrairement à ce dernier, il avait pu acquérir de l'expérience sur le terrain, au combat. Ce fut alors pour lui un prétexte pour critiquer la stratégie de Carrington, considérée comme trop passive. Pour Fetterman, il fallait chercher le combat avec les Indiens. Il affirmait qu'avec seulement 80 hommes, il pouvait traverser la nation Sioux. Visiblement, son arrogance ne lui permettait pas de s'apercevoir que les guerres indiennes étaient substantiellement différentes de la guerre civile américaine, et que son expérience lui serait moins utile ici. Qu'importe, désormais deux visions s'opposaient au sein du commandement américain : celle de Carrington pour qui il ne faut pas chercher le contact direct avec les Indiens et continuer à établir une base solide sur le territoire via la construction des forts, et celle de Fetterman qui était favorable à une campagne d'hiver agressive.

Le 21 décembre 1866, les Indiens attaquèrent une nouvelle fois un train transportant du bois. Carrington décida alors d'envoyer quelques dizaines d'hommes en secours commandés par le capitaine James Powell (qui évitait de poursuivre les Indiens). Mais Fetterman demanda le commandement en justifiant que son ancienneté lui donnait un grade de lieutenant-colonel (inférieur au colonel, mais supérieur au capitaine). Il obtint alors le commandement du groupe de secours. Ensuite, il mena ses 80 hommes à l'endroit de l'attaque. Apercevant quelques Indiens, commandés par Crazy Horse, il décida de les poursuivre. Mais ces derniers reculaient tout en continuant provoquer les Américains. Ce jeu s'allongea sur quelques kilomètres, huit pour être précis. Et peu à peu, les Indiens amenèrent leur proie dans le piège qu'ils avaient tendu. Fetterman et ses hommes se retrouvèrent alors dans une embuscade. Ils faisaient face à 500, 600, voire 1000 guerriers indiens.

Malgré leurs fusils, les Américains ne pouvaient pas grand chose face à l'importante supériorité numérique des Indiens. Ils furent massacrés, aucun soldat, ni même Fetterman, ne ressortit vivant. Ce jour-ci, 81 Américains sont tombés, contre 13 Indiens. Et si cette bataille ne détermina pas à elle seule l'issue de la guerre, elle contribua pour une large part à la défaite américaine avec la signature du Traité de Fort Laramie en 1868.

 

La leçon d'histoire : méfiez-vous de l'arrogance.

Les Anglophones ont une expression qui, je crois, n'existe pas en Français : "the Victory Disease" (la maladie de la victoire). Cette expression désigne le phénomène selon lequel on devient arrogant, excessivement confiant en nos capacités, suite à une victoire ou une série de victoires. Dans le cas que je vous ai présenté, Fetterman a combattu au côté de l'Union lors de la guerre de Sécession. Conforté par son expérience militaire et sûrement aussi par la victoire de l'Union, il crut alors facile de vaincre les Indiens. D'emblée, il commença par affirmer qu'il était capable de vaincre les Indiens avec une poignée de soldats. Pourtant, il n'avait aucune expérience dans ce type de guerre et n'avait de toute manière pas recherché des informations sur les Indiens pour mieux se préparer. Pire : le 21 décembre 1866, comment a-t-il pu poursuivre quelques Indiens sur plus de 8 kilomètres ? Ne s'est-il jamais douté de la possibilité d'un piège ? Et s'il y a songé, pourquoi avoir cru qu'il pouvait s'y engouffrer sans problème ? Les Indiens étaient-ils, selon lui, trop bêtes pour s'assurer la victoire sur le champ de bataille ? Son erreur est impardonnable et a coûté sa vie et celle de ses hommes (toutefois, il n'était pas le seul officier à vouloir affronter directement les Indiens).

En tout cas, la leçon stratégique de cette bataille est simple : restez humble, personne n'est exceptionnel. On ne gagne pas les batailles "parce qu'on est trop fort", mais parce qu'on a fait des efforts, parce qu'on sait prendre son temps, rechercher des informations et combattre l'ennemi à point. Dans le cas présenté ici, Carrington était plus sage : il fallait se concentrer sur le renfort de la voie ferrée, la construction des forts et peu à peu grossir la présence américaine dans la région. En bref, il fallait prendre son temps et ne pas foncer tête baissée.

Pour terminer, soulignons le fait que, restez humble, c'est ne pas se surestimer, mais c'est aussi ne pas sous-estimez l'adversaire. Il faut donc comprendre cette leçon dans les deux sens. Enfin, le cas de Fetterman fait également écho à une autre leçon, ou plutôt un rappel, lorsqu'il pense battre les Indiens avec son expérience de la guerre de Sécession : la guerre est un caméléon (#Clausewitz), il faut donc rechercher les spécificités de chaque guerre pour pouvoir s'y adapter.

Publié dans Leçon d'Histoire

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