Etudier la stratégie, est-ce mal ?

Publié le par Jimoni

En ce moment, je lis, entre autres, les sept livres chinois de stratégie qui étaient donnés en lecture pour les examens des futurs officiers à partir du XIe siècle en Chine (traduits en français par Jean Lévi). Et, tout comme Sun Tzu, les autres auteurs, comme Wou Tseu, commencent par évoquer l'horreur qu'ils éprouvent pour la guerre. Cela peut s'expliquer par les philosophies de l'époque comme le monisme ou le confucianisme qui condamnent le recours à la guerre. En tout cas, on remarque comme une gêne. Comme si le simple fait de réfléchir et d'écrire sur l'art de la guerre est déjà approuver la guerre, du moins contribuer à son existence.

Si cette gêne provient de la condamnation de la guerre par le confucianisme, aujourd'hui, la guerre est aussi globalement condamnée. Pour l'anecdote, je me souviens d'une personne qui m'avait demandé si le mieux n'était pas tout simplement de ne pas faire la guerre, de contribuer à l'éviter, plutôt que de réfléchir à se protéger et à vaincre son adversaire.

Et la condamnation de la guerre n'est pas que le fait de simples individus qui ne se sont jamais intéressés aux relations internationales.  Il me semble que certains spécialistes (je n'ai plus la source, je la citerai une fois retrouvée) en irénologie (études sur la paix ou "Peace research") affirment que la militarisation de la société et la guerre sont des phénomènes qui s'entretiennent. Or, la militarisation passe tout aussi bien par l'augmentation du budget militaire, que par les défilés militaires, que par les discours et les écrits. Ainsi, écrire sur l'art de la guerre serait entretenir le phénomène de guerre.

Pour autant, faut-il être gêné à parler de guerre ? De stratégie ? De victoire face à l'adversaire ? De destruction de l'ennemi ? Réfléchir et écrire sur la stratégie, est-ce mal ?

Je comprends qu'on puisse être gêné. Je comprends que la guerre puisse horrifier (elle m'horrifie). Mais il serait ridicule de n'avoir aucune réflexion en matière de stratégie, et pour plusieurs raisons.

Avant tout, si la militarisation des sociétés a sans doute une influence sur la survenance des guerres, quelle est la part de cette influence ? Et surtout, dans notre cas, quelle est la part de la réflexion stratégique sur la militarisation de la société, et donc quelle est sa part d'influence sur la survenance des guerres ? Notamment dans le cas où l'écrasante majorité des stratégistes condamnent la guerre (aujourd'hui) ? Il est impossible de déterminer cette part. Elle peut être grande si, par exemple, la plupart des stratégistes sont des chauvinistes va-t-en-guerre ; ou si l'un d'entre eux a une très forte influence dans la société. En tout cas, aujourd'hui ce n'est pas le cas. Et il semble que cela soit davantage le contenu de la réflexion plutôt que la réflexion stratégique elle-même qui contribue à la survenance des guerres. D'où l'intérêt d'un humanisme stratégique, d'une réflexion consciente de l'atrocité de la guerre.

D'ailleurs, il est tout à fait possible de combiner éthique, morale, et réflexion stratégique. On l'a vu dans cet article avec Sun Tzu qui appelle à vaincre sans verser de sang, du moins à écourter les guerres pour limiter les malheurs. Quant à aujourd'hui, on prend en compte l'existence du droit humanitaire international. Ainsi, au contraire, la réflexion stratégique peut être, en quelque sorte, pacifiste. On tient compte de la guerre en tant que phénomène politique et social. La guerre existe : elle peut arriver même après une longue paix. Il s'agit alors de savoir comment limiter ses effets néfastes.

En fait, l'argument précédent est pragmatique : la guerre est, il faut donc s'y préparer. Et s'il faut limiter les dégâts, il faut surtout gagner la guerre, car la défaite, dans les guerres les plus terribles, est synonyme d'anéantissement. Donc, au-delà de réfléchir de manière éthique, il faut de toute façon réfléchir sur l'art de la guerre pour s'adapter aux circonstances et obtenir des issues favorables dans des guerres à venir dont les conséquences peuvent être dévastatrices. En effet, ce qui ressort de ce pragmatisme est, qu'en fait, la réflexion stratégique répond à une nécessité. La réflexion stratégique est essentielle pour la préservation de la sécurité d'un pays. Or, la sécurité, plus qu'un objectif fondamental de l'Etat, est surtout un besoin humain (et de tout être vivant finalement) fondamental.

Ainsi, par cet argument pragmatique, on comprend que la réflexion stratégique ne peut pas être quelque chose de mal puisqu'elle est nécessaire, et même naturelle. Et il serait ridicule de s'en passer parce que son importance est littéralement vitale.

Mais un dernier argument pourrait être donné. Admettons que la guerre puisse ne plus exister, une réflexion stratégique pourrait-elle être menée ? Ma réponse à cette question est : oui, mais. Oui, parce que la réflexion stratégique ne s'arrête pas à l'art de la guerre "réelle" : il existe en effet les jeux de stratégie. Et certains de ces jeux peuvent ressembler de très près à la vraie guerre. On y retrouve des éléments importants : brouillard de guerre, friction, effet de surprise, etc. Et avec le développement du e-sport, il est probable que les jeux de stratégie connaissent ultérieurement une certaine notoriété. C'est déjà le cas pour League of Legends, ou encore Starcraft. Mais, évidemment, la science stratégique sera différente. Chaque jeu est différent, et aucun ne reproduit exactement la réalité de la guerre. En tout cas, il ne sera ni mal ni absurde d'avoir une réflexion stratégique sur ces jeux puisqu'ils ne sont, a priori, nullement néfastes et que certains peuvent devenir de véritables sports.

En résumé : la réflexion stratégique, ce n'est pas mal.

 

Publié dans Réflexions

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

GUEZOU 04/11/2019 11:07

Bonjour,

Merci d'avoir répondu rapidement.

J'ai lu et relu "L'art de la Guerre de Sun Tzu" le livre en est usé, je voulais connaitre les autres, d'ailleurs, je vais commencer par les questions de l'empereur Tang.

Et si tu étudies toujours la stratégie je te met en lien le cours gratuit de sur la stratégie de l'école de la guerre française.

https://www.fun-mooc.fr/courses/course-v1:EPHE+126003+session02/courseware/0be46baacad44d95b92c377c27798694/5676298cabab480c8de3dfe882ea05be/

merci encore et bonne continuation

Alister

Jimoni 04/11/2019 11:34

De rien. Concernant le lien, j'avais déjà suivi ces cours l'année dernière et je les suis actuellement également, merci tout de même :).

Merci à vous aussi,

Jimoni.

GUEZOU 03/11/2019 13:39

Bonjour, déjà merci pour ton article super interessant ! Je voulais savoir quels sont les 7 livres dont tu parles ?

cdt,

Alister

Jimoni 04/11/2019 09:55

Bonjour, de rien et merci pour ce compliment :).

Les 7 livres sont les suivants :
- L'art de la Guerre de Sun Tzu
- Le traité militaire de Maître Wou
- Le code militaire du Grand Maréchal
- L'art du commandement du commandant Leao
- Les trois ordres stratégiques de Maître Pierre Jaune
- Les Six Arcanes Stratégiques
- Questions de l'empereur des Tang au général Li Wei-Kong.

Ces 7 ouvrages ont, je crois, une seule traduction française (sauf celui de Sun Tzu) : celle de Jean Levi, aux éditions Hachette Littératures. Les ouvrages sont traduits et commentés par monsieur Lévi. Il a aussi rédigé une introduction à ces 7 ouvrages pour les situer dans leur contexte historique et philosophique. Je recommande.

Parmi les 7 ouvrages, celui de Sun Tzu reste, à mon humble avis, le plus intéressant. Mais, la lecture des autres ouvrages, notamment des questions de l'empereur Tang, permet de mieux comprendre Sun Tzu.

En espérant avoir répondu à votre question.

Amicalement,
Jimoni.