La surprise stratégique.

Publié le par Jimoni

Quiconque s'est exercé au combat, à la tactique, à la stratégie, connaît la puissance de l'effet de surprise. Prise par surprise, une défense très organisée peut être mise en échec rapidement. Il en va de même pour le protagoniste dominant d'un combat qui, par un excès de confiance, ou par inattention, se fait surprendre par son adversaire qui prend subitement le dessus du combat. En bref, l'effet de surprise peut avoir une influence déterminante sur l'issue d'un combat. D'ailleurs, il fut fréquent dans l'histoire militaire que la surprise soit la cause déterminante de la victoire de son exécuteur. C'est pourquoi, par son importance et sa fréquence, l'effet de surprise intéresse la science stratégique.

 

L'effet de surprise peut être défini comme un sentiment de stupéfaction ou d'étonnement suite à la survenance d'un événement imprévu. Si l'on s'en tient au Traité de stratégie d'Hervé Coutau-Bégarie, la surprise stratégique vise à « empêcher l’ennemi d’opposer la riposte appropriée ». Elle peut au moins prendre quatre formes.

 

  • D'abord, la surprise peut être temporelle. C'est la surprise qui résulte d'une action survenant à un moment inattendu. Par exemple, l’offensive éclair et préventive d’Israël en 1967 contre l’Égypte (certaines négligences égyptiennes font penser qu'ils ne prévoyaient pas une attaque israélienne à ce moment précis).
  • Elle peut également être géographique lorsque l'action se déroule sur un terrain, une zone, ou encore un lieu imprévu. Par exemple, le débarquement du 6 juin 1944 n'avait pas été prévu par les Allemands en Normandie, mais près de Calais. Cette conviction allemande avait été renforcée par des duperies alliées.
  • De plus, la surprise est technique lorsque des armes nouvelles et inconnues de l'adversaire sont utilisées. Par exemple, les bombardements atomiques stratégiques par les États-Unis en 1945 à l'encontre du Japon.
  • Enfin, on parle de surprise doctrinale lorsque sont utilisées des méthodes de combat, ou une façon d'organiser le combat, face auxquelles l'adversaire n'a pas pu se préparer. L'exemple le plus connu est celui de la doctrine de la « Blitzkrieg » de la Wehrmacht pendant la Seconde Guerre mondiale.

 

Bien sûr, les différentes formes de surprise ne sont pas exclusives, elles sont cumulatives.

 

D’ailleurs, nous remarquons, de notre appréciation, qu’il arrive fréquemment que la surprise géographique et la surprise temporelle se cumulent. Notamment parce qu’il est fréquent qu’une armée surprise par une armée adverse arrivant là où elle ne s’y attendait pas ne s’attendait pas également à la rencontrer à ce moment-là. Lors de la bataille de Trasimène, les Carthaginois menés par Hannibal Barca prennent en embuscade les Romains depuis une forêt dense, que visiblement les Romains n’avaient pas pris la peine de vérifier. Et cette surprise géographique se cumule avec une surprise temporelle : les Romains, qui poursuivaient les Carthaginois, ne pensaient pas être attaqués à ce moment-là. Sur les traces d’Hannibal, les Romains pensaient que les Carthaginois étaient loin devant et non pas sur leur flanc direct.

 

Les surprises technique et doctrinale se cumulent-elles fréquemment ? A priori, l’arrivée de nouvelles armes sont susceptibles de modifier l’organisation d’une armée. L’arrivée de l’aviation militaire, ou des chars d’assaut, ont eu cet impact. Malgré tout, il semble que les nouvelles armes doivent avoir une certaine importance. L’arrivée des premiers fusils est significative et entraîne une modification des tactiques militaires. Pour autant, l’amélioration de ces fusils n’a pas cette influence.

 

Du reste, nous remarquons une similitude entre les surprises temporelle et géographique qui se situent dans le même cadre : le cadre spatio-temporel. Et, nous remarquons une similitude entre les surprises technique et doctrinale qui tiennent aux moyens utilisés.

 

Ici, nous avons présenté la science stratégique et nous avons fourni notre appréciation. Mais une question reste en suspens. En effet, cette liste est-elle exhaustive ? À la lecture du Traité de stratégie, il semble que la science stratégique soit prudente. Notamment, nous observons cette prudence par l’emploi des termes « il peut s’agir d’une surprise (...) » ou surtout lorsque l’auteur commence par « la surprise peut revêtir diverses formes ». Nous voyons ici qu’une ouverture est faite à l’existence d’autres formes de surprise puisque la liste est nuancée et n’est pas affirmée. S’il était dit « la surprise peut revêtir quatre formes, premièrement la surprise géographique, deuxièmement la surprise technique, etc. », il y aurait affirmation de la part de la science stratégique.

 

Si cette liste n’est pas exhaustive, quelles autres formes la surprise peut-elle prendre ? Nous n’allons pas entrer dans les détails. Toutefois, nous pouvons imaginer une surprise des intentions. Un belligérant cherche à connaître les intentions de son adversaire notamment en cherchant à découvrir ses objectifs. Ici, la surprise tient à ce que cet adversaire remplit des objectifs inattendus. Et cette surprise s’observe lors du XXe siècle. L’exemple le plus connu est celui de l’offensive du Têt où les Nord-vietnamiens n’ont pas tant cherché à obtenir des victoires militaires qu’à obtenir une victoire psychologique en démoralisant la population américaine et son gouvernement.

 

Nous pouvons également concevoir une surprise tenant à l’évaluation des forces que nous pourrions appeler la surprise des forces. Cette surprise se produit lorsqu’un adversaire a été sous-estimé puisqu’il apparaît que ses forces sont plus nombreuses, d’une qualité meilleure, ou d’une résistance physique et morale supérieure, que ce qui avait été prévu. Et là, de nombreux exemples s’offrent à nous. Notamment, la légendaire résistance morale des Britanniques lors de la Seconde Guerre mondiale, résistance incarnée par le Premier ministre Churchill. Hitler avait cru que la défaite rapide de la France entraînerait des négociations de paix avec le Royaume-Uni. Il fut alors stupéfait, surpris, de voir que les Britanniques décidèrent de continuer la guerre.

 

D’autres formes peuvent sûrement être trouvées. Les classifications ne sont que des représentations de la réalité. Mais la réalité est trop complexe pour être représentée fidèlement. Toutefois, les classifications sont nécessaires pour la science et permettent de structurer la pensée du praticien. Pour autant, elles ne l’enferment pas dans des schémas trop restreints tant qu’elles restent ouvertes et qu’elles demeurent suffisamment générales. Ici, la classification proposée par la science stratégique a ce mérite d’ouverture (puisqu’elle est nuancée, a priori), et parce que les différentes formes de surprise sont énoncées en des termes généraux.

 

Histoire de récapituler, la science stratégique semble s’accorder sur l’existence de quatre formes de surprise stratégique : technique, doctrinale, géographique, et temporelle. Toutefois, cette liste ne semble pas exhaustive. Pour notre part, nous proposons d’en ajouter au moins deux : la surprise des intentions, et la surprise des forces.

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Commenter cet article

Holmes 21/04/2020 00:19

Ce site est une pépite je me relis tous les articles merci!

Jimoni 21/04/2020 18:00

De rien, merci du compliment et bonne (re)lecture ;)