La notion de stratégie.

Publié le par Jimoni

La stratégie est une notion qui a perdu son sens dans le langage courant. À force d'être employé à tout va, elle a perdu son sens premier qui est l'art de conduire des troupes. Désormais, on parle tout aussi bien de stratégie pour la gestion des entreprises, que pour le sport, ou que pour les choix de la vie courante. Pourtant, tout le monde sait qu'aussi bon peut être un "stratège" d'entreprise, il n'a pas les compétences pour dominer l'Europe par la force comme a pu le faire Napoléon Bonaparte. D'où la perte de sens de la notion de stratégie : selon le contexte, elle ne désigne pas la même chose. Assurément, il y a, par exemple, des compétences communes au stratège militaire et au stratège d'entreprise. Nous pensons par exemple au leadership. Mais, ces similitudes ne remettent pas en cause la réalité : diriger une entreprise n'est pas diriger une armée. Ne serait-ce qu'au niveau du sort réservé aux subordonnés en cas d'échec, il existe une différence de nature. Dans le pire des scénarios, les employés d'une entreprise sont licenciés ; alors que les soldats meurent. Le licenciement n'est franchement pas une bonne nouvelle, mais la mort c'est pire. 

Pour faire face à cette perte de sens, la science stratégique a pour rôle de définir. Et elle en a toute la légitimité : la stratégie est à l'origine un terme militaire. La définition exacte peut varier d'un auteur à l'autre. Néanmoins, il semble qu'elle s'articule sur trois éléments principaux :

  1. L'emploi de la force (ou de la violence, ou de la contrainte). La caractéristique principale de la guerre, lieu où s'exerce la stratégie, c'est bel et bien la violence, la destruction. Celle-ci est l'outil du stratège.
  2. L'existence d'un ennemi. La guerre est affaire de dialectique. Il existe une opposition entre deux protagonistes. La guerre est avant tout un duel. Le stratège n'exerce pas une contrainte dans le vide : il la dirige vers son ennemi.
  3. La poursuite d'un objectif. La guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens. La politique définit les objectifs de l'Etat et il peut arriver que l'accomplissement de l'un d'entre eux passe par la violence. Pour être plus précis, la guerre comporte deux objectifs : l'objectif politique, et l'objectif dans la guerre (vaincre) qui permet d'accomplir le premier objectif. Cette question a brièvement été traitée ici.

Ainsi, la stratégie est l'art d'employer la force contre un ennemi pour accomplir un objectif. C'est la définition que nous donnons. Après, pour donner une définition un peu plus scientifique, donnons la définition donnée par le général André Beaufre dans son "Introduction à la stratégie". André Beaufre définit la stratégie comme : "L'art de la dialectique (2°) des volontés employant la force (1°) pour résoudre leur conflit (3°).".

La définition d'André Beaufre n'a peut-être pas le mérite de la clarté pour une personne qui ne sait rien en matière de stratégie. Mais elle est bien plus précise. Ce que nous aimons dans cette définition, c'est l'insistance sur l'aspect dialectique du conflit. Le conflit ne peut se résumer en une épreuve de force où l'un survit alors que l'autre meurt. Il y a ironiquement une forme de dialogue dans l'emploi de la force puisque la violence pousse les protagonistes au compromis, à la recherche de solutions pour résoudre leur conflit. En effet, la guerre n'est jamais faite pour elle-même et la recherche du retour à l'état de paix est voulue par les belligérants qui ne demandent que le respect de leurs intérêts. En comparaison à la définition simpliste que nous avons donné, la définition d'André Beaufre est plus réaliste en ce sens qu'elle décrit une réalité dont notre définition ne parvient pas à rendre compte.

Mais, cette définition comporte un défaut. La stratégie se veut différente de sa petite sœur, la tactique. Or, André Beaufre ne marque pas cette différence dans la définition qu'il donne. Dans son "Traité de stratégie", Hervé Coutau-Bégarie reprend la définition d'André Beaufre en y apportant une légère modification : "La stratégie est l'art de la dialectique des intelligences employant la force pour résoudre leur conflit.".

Pourquoi ce terme d'intelligence ? Serait-ce un mépris envers les tacticiens ? Non, Hervé Coutau-Bégarie ne tient compte que de la réalité. Le tacticien est au plus près des combats. Il ressent des émotions. Il doit rapidement agir. Il est dans un environnement qui ne permet pas à l'esprit analytique de s'épanouir : il doit être plus intuitif. Au contraire, le stratège, plus éloigné des combats, a le temps de planifier et d'analyser l'ensemble de la situation. Bien sûr, tout cela peut être facilement relativisé. Mais c'est un constat que plus on s'éloigne de la guerre et qu'on se rapproche du simple duel, plus l'instinct prend le pas sur la raison parce qu'il est plus efficace.

Cette différence de degré permet de distinguer la stratégie de la tactique. Néanmoins, certains auteurs soutiennent l'existence d'une différence de nature entre la stratégie et la tactique. Mais, au risque de nous éloigner du sujet de cet article, ce débat n'aura lieu que dans un article ultérieur.

Publié dans Réflexions

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