Clausewitz et la ruse

Publié le par Jimoni

Affreux montage made in Jimoni

 

Carl von Clausewitz est souvent vu, par des ignorants, comme l'apôtre de la guerre totale. Il serait plus un fidèle du dieu Hadès que de la déesse Athéna. Il serait également l'apôtre de la stratégie directe, de la recherche la destruction de l'adversaire par la bataille décisive. Cette vision des choses est partagée par Liddell Hart qui, entre autres, accuse Clausewitz d'être à l'origine de la doctrine du culte de l'offensive prônée par les généraux de la Première Guerre mondiale. Liddell Hart admet toutefois que Clausewitz est un incompris, mais qu'il n'a pas aidé à se faire comprendre en écrivant des phrases comme : "La solution sanglante de la crise, l'effort pour détruire les armées ennemies, voilà le fils aîné de la guerre.". Mais force est de constater que Liddell Hart ne comprend pas lui-même la pensée de Clausewitz (ou il manipule ses lecteurs). Bref, nous ferons un autre sujet sur la pensée de Clausewitz.

En tout cas, même sans le commencer, nous pouvons d'or et déjà affirmé que Clausewitz ne pense pas qu'à la bataille, ou à la destruction d'autrui. Il traite en effet d'une approche plus subtile de la stratégie. Dans son oeuvre "De la Guerre", au livre III intitulé "De la stratégie en général", il traite au chapitre X de la ruse. La ruse de guerre est typiquement une approche indirecte puisqu'elle se base avant tout sur la duperie, la tromperie, et non directement sur la destruction de l'ennemie. Cela n'empêche pas Clausewitz d'en traiter. Certes, il n'y consacre que deux pages, mais n'oublions pas que son oeuvre est inachevée.

Définition de la ruse :

Clausewitz commence rapidement par affirmer que la ruse est un action stratégique d'essence indirecte. En effet, celle-ci suppose "une intention dissimulée", ce qui s'oppose à "une attitude droit", soit une attitude directe. Selon lui, la ruse viserait à tromper l'ennemi pour que celui-ci "commette des erreurs de pensée" ; soit, la ruse pousse l'ennemi à l'erreur. Il conclut son première paragraphe en définissant la ruse comme "un tour de passe-passe relatif à des actes". Après cela, il commence à traiter de l'utilité stratégique de la ruse.

Utilité de la ruse de guerre :

Dans le troisième paragraphe de son chapitre sur la ruse, Clausewitz affirme qu'à première vue, il semble que la surprise (qui demande un petit degré de ruse) et la ruse sont les plus aptes à "diriger et animer l'activité stratégique". En effet, selon lui, si la stratégie est l'art de servir judicieusement des combats, quoi de plus habile que de se servir de la ruse et de la surprise ? Dans le paragraphe précédent, Clausewitz affirmait qu'il était naturel que le mot "stratagème" (synonyme de ruse) prenne son origine du mot stratégie ("art du général" en Grec).

Mais dans le paragraphe 4, il rétorque que l'Histoire ne montre que peu de généraux qui ont brillé par la ruse par rapport à la masse des événements passés. Il explique dans les paragraphes suivants les raisons.

  1. Tout d'abord, on le sait, la ruse est une tromperie. Dans la vie courante, il explique que les discours, les déclarations, sont les outils qui permettent de tromper à moindre coût. Dans la guerre, il dit que ce sont, par exemple, les plans factices et les fausses nouvelles adressés à l'ennemi. Or, il affirme que cela n'a aucune efficacité. L'ennemi ne se laisse pas duper aussi facilement. Cela peut être efficace que dans certaines circonstances particulières. La ruse ne peut donc pas être utilisée comme "une activité indépendante par la personne agissante". Soit, on ne peut en faire un usage industriel.
  2. De plus, il ajoute que "pousser l'organisation des combats au point d'impressionner l'ennemi [...] demande une dépense considérable de temps et d'énergie". Or, je simplifie ce qu'il dit, il dit "qu'on risque toujours que ce soit en vain". En fait, le risque pris est  trop grand. Si la ruse ne marche pas, beaucoup d'énergies auront été dépensées pour rien. Il ajoute ensuite que "la personne agissante s'aperçoit toujours de cette simple vérité. [...] Le sérieux de l'amère nécessité rend l'action directe si urgente qu'elle ne laisse pas place à ce jeu. En un mot : les pièces de l'échiquier sont dépourvues de cette agilité qui est l'élément même de la ruse et de l'astuce". Ainsi, la ruse est dangereuse à employer parce que le "coût d'opportunité" qu'elle entraîne est bien trop lourd.

Pour l'instant, rien ne montre que Clausewitz se fait l'apôtre de la stratégie directe. Concernant la ruse, il ne dit pas qu'elle est dépourvue d'utilité (si elle marche, elle marche). Et il ne s'oppose pas ainsi à Sun Tzu lorsque celui-ci fait comprendre que la ruse accroît la force d'une armée. Clausewitz remarque juste que, soit, on y met aucun effort et l'adversaire ne sera pas dupée, soit on y met des efforts et on prend le risque fatal d'échouer alors que les forces auraient pu être dirigées vers des actions moins risquées mais décisives.

Conclusion de Clausewitz :

De ses propres mots, il dit qu'il tire comme conclusion "qu'un général a surtout besoin d'une vue juste et pénétrante, qualité plus nécessaire et plus utile que la ruse [...]".

Mais il explique ensuite que la ruse trouve toute son utilité pour une armée dont les forces sont très faibles, une armée au bord de la déroute. Il affirme même que "plus la situation est désolée, plus tout pousse à tenter un dernier coup désespéré, et d'autant plus volontiers la ruse s'allie à l'audace". En effet, précédemment, Clausewitz nous dit que la ruse est coûteuse, hasardeuse, et donc dangereuse. Or, lors d'une situation désespérée, aucun surcoût est inutile : la défaite est de toute façon inéluctable, admise. Ainsi, pourquoi ne pas tenter le coût et se donner les chances de renverser la situation par une action audacieuse ? C'est ce qu'il explique dans son dernier paragraphe :

  • "Quitte de tout calcul, sans souci de sanction ultérieure, l'audace et la ruse s'intensifient mutuellement, en concentrant sur un seul point une lueur d'espoir imperceptible, mais encore susceptible de s'embraser."

Si Keynes s'était essayé à la stratégie, il n'aurait pas dit mieux. Quoi de mieux qu'une ambitieuse politique de relance pour faire repartir la croissance ? Quoi de mieux qu'une action audacieuse pour inverser la tendance ?

Dans un précédent billet, nous avions recommandé la même utilisation de la ruse. Cela n'est que du bon sens. Henri IV lors de la bataille de Fontaine-Française, les Allemands lors de la bataille des Ardennes (et d'une certaine mesure en 1940 comme ils étaient en mauvaise posture stratégique et géopolitique), Hannibal lors de seconde guerre punique, etc. Ces exemples montrent que les généraux ont avant tout rusé lorsqu'ils n'avaient plus le choix.

Et l'histoire montre également la pertinence de la pensée clausewitzienne. Si nous prenons l'exemple de l'Allemagne en 1940, le plan allemand était un coup de poker qui était, à la fois, nécessaire et si risqué puisque si le plan échouait (et il n'a pas échoué de peu) l'Allemagne perdait.

En définitive, Clausewitz ne rejette pas du tout la ruse, ni une quelconque approche indirecte. Clausewitz analyse l'acte de ruse et en conclut qu'elle est le plus souvent dangereuse et nuisible, mais parfois nécessaire.

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