Zhuge Liang et le stratagème de la ville vide

Publié le par Jimoni

En des temps anciens, au IIIe siècle de notre ère, la Chine était divisée en Trois Royaumes. Ces royaumes chinois se livraient à une guerre pour la domination de la Chine entière. Auparavant unifié, la Chine connut une période de crise durant laquelle elle se disloqua. Lors de cette période guerrière, de nombreux bons stratèges firent leur apparition : Cao Cao, Liu Bei, Sima Yi, Zhuge Liang. Comme vous vous en doutez, celui qui va retenir notre attention est Zhuge Liang. Fin tacticien et homme rusé, s'il perdit des batailles, il se tailla davantage une réputation de grand général qu'il ne vaut mieux pas sous-estimé. Pourtant, c'est en le surestimant que le général Sima Yi fut piégé par Zhuge Liang.

 

LE TRENTE-DEUXIÈMES STRATAGÈMES

Après avoir perdu la bataille de Jieting face à l'armée de Sima Yi, Zhuge Liang est obligé de se retrancher dans une ville plus loin. Disposant que de quelques centaines de soldat, il est difficile de croire qu'il pourra tenir face à une armée forte de plusieurs dizaines de milliers de soldats, soit une armée qui pourrait être cent fois plus grande que la sienne. Pourtant, il ne désire pas s'avouer vaincu. Il mit alors au point une ruse.

Il demande à ce que les portes de la ville soient ouvertes pour montrer le calme qui règnait parmi les citadins. Lui-même se plaça en haut du rempart de la ville pour y jouer un instrument.

Lorsque les éclaireurs de Sima Yi virent l'atmosphère paisible qui se dégageait de cette scène, ils furent stupéfaits. Informé de cela, Sima Yi vérifia par lui-même et il fut tout aussi surpris de voir tant les habitants que Zhuge Liang si paisibles. Connaissant ce dernier, Sima Yi pensa qu'il avait encore un tour dans son sac. Et préférant ne prendre aucun risque, il renonça à attaquer la ville et fit demi-tour avec son armée. Zhuge Liang avait gagné.

 

LA DIMENSION PSYCHOLOGIQUE, UN SECOND THEATRE DE GUERRE.

Si ce récit n'est qu'une pure invention de l'auteur de l'Histoire des Trois Royaumes, récit qu'on retrouve en illustration dans les Trente-six stratagèmes, il a tout de même le mérite d'illustrer une réalité. Cette réalité, si elle est guerrière, se retrouve bien évidemment dans toute confrontation humaine. Cette réalité est l'importance fondamentale de la dimension psychologique sur l'issue d'un combat, sujet dont nous avons traité précédemment dans cet article. Cet importance est démontré ici en deux temps : d'abord sur la préparation de la ruse, puis sur son exécution.

Tout d'abord, nous ne pouvons remarquer que l'extrême sang-froid et la forte confiance en soi de Zhuge Liang. Alors qu'il a perdu une bataille et qu'il risque de perdre une bonne fois pour toute, il se résout à tenter le coup et obtenir une victoire par la ruse. Sans ce tempérament, il aurait sans doute capitulé. Aussi, il avait sans doute des raisons de croire en lui. En effet, il connaissait bien son adversaire, mais il se connaissait encore mieux, y compris ce qu'il était du regard des autres. Il savait que Sima Yi était un homme prudent, si ce n'est craintif. Il savait que lui-même était un homme rusé reconnu de tous. C'est pourquoi il misa sur l'irrationalité de son adversaire en mettant au point une ruse qui exploitait sa faiblesse psychologique, l'excès de prudence, le soupçon. Et comme il était en position d'infériorité, il devait faire croire à Sima Yi qu'il était encore capable de gagner. Pour cela, il misa sur la fausse connaissance que l'adversaire avait de lui, autrement dit son intelligence rusée prétendue. C'est ainsi qu'il mit au point sa ruse : en exploitant le point faible psychologique de l'ennemi par ses fausses informations, par ses suppositions.

La ruse se mit donc en place et, nous le savons, Sama Yi fut bluffé et sonna la retraite. En fait, parce qu'il a cru qu'il pouvait perdre, surement parce qu'il avait peur de perdre aussi, il préféra renoncer à la confrontation. Pourtant, s'il s'était tenu au résultat de la bataille précédente, sans trop se confier à ses intuitions, ses émotions, et tout ce qui l'a rendu irrationnel, il aurait su qu'il avait toutes ses chances de gagner. Par un présupposé ("Zhuge Liang gagne parce qu'il est rusé"), il a conclut que l'attitude calme de son adversaire ("Or, étant calme, Zhuge Liang compte ruser") était une raison de croire qu'il allait peut-être perdre ("Donc, si je ne suis pas prudent, je risque de perdre"). Par ailleurs, dès lors qu'il envisage la défaite, il songe à ses conséquences, le confortant dans l'idée qu'il ne serait pas prudent d'attaquer.

C'est ce que je voulais exprimer avec l'article précédent finalement. Plus la probabilité de perdre est grande, et, plus précisément, plus nous pensons que la défaite est probable, moins nous avons envie d'utiliser de moyens. En terme de coût/avantage, il ne nous semble effectivement pas viable d'investir dans une entreprise qui risque de tomber à l'eau. C'est pourquoi, paradoxalement, le fait de croire fortement en sa défaite sans mettre en perspective nos possibilités de victoire conduit à la défaite. Croire et réaliser sont corrélés.

En outre, rappelons aussi un autre point fondamental qu'est l'importance des informations puisqu'au terme de ce que nous avons dit, la ruse de Zhuge Liang n'aurait jamais pu marché sans les informations qu'il avait sur Sama Yi, et sans celles qu'avait ce dernier sur Zhuge Liang.

 

 

Publié dans Leçon d'Histoire

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