Les succès et les limites de l'approche indirecte : l'exemple d'Hannibal

Publié le par Jimoni

Lors du précédent article consacré à la théorie de Liddell Hart sur l'approche indirecte, j'ai évoqué avec vous trois concepts : la ligne de moindre résistance, la ligne de moindre attente, et la ligne à voie multiple. Ces concepts un peu abstraits ont besoin d'être illustrés pour mieux être compris. C'est pour cela que j'ai décidé de vous reparler de ces concepts à travers un exemple, la campagne d'Italie d'Hannibal Barca de -218 à -216 lors de la seconde guerre punique. Cet exemple va permettre d'illustrer ces concepts, mise à part peut-être la ligne à voie multiple, mais surtout de montrer la force de l'approche indirecte. Mais aussi, ici nous allons surtout évoquer ses limites. Bien entendu, je parle de l'approche indirecte dans la conception de Liddell Hart qui, rappelons-le, considère que : "La stratégie la plus saine consiste à différer la bataille, et la plus saine tactique à différer l'attaque, jusqu'à que la désintégration morale de l'ennemi permette d'asséner le coup décisif.". C'est dans cette vision des choses qu'Hannibal va à la fois montrer que cette stratégie est efficace, et à la fois qu'elle n'a rien d'infaillible pour autant.

Les routes prises par Hannibal. Source: Wikipédia.

De la traversée des Alpes à l'embuscade du Lac Trasimène, succès de l'approche indirecte :

En -218, Hannibal Barca, fort d'une armée de 100.000 soldats, part d'Espagne pour affronter les Romains devenus menaçant pour les intérêts carthaginois. Il partit vers le Nord pour rejoindre l'Italie par la voie terrestre. La marche de son armée ne fut pas facile. Comme toute longue marche militaire, des hommes sont perdus pour différentes raisons : des embuscades ( ici de petits peuples se sentant menacés ), la faim, les disparus, des fuyards etc. Arrivé vers les côtes du sud de la France, ces troupes étaient très réduites, peut-être de moitié, et Hannibal n'avait pas assez de forces pour vaincre les Romains qui l'attendaient à Marseille. Hannibal décida donc que la meilleure façon d'aller en Gaule Cisalpine ( nord de l'Italie ) était d'attaquer l'ennemi là où il s'y attend le moins, c'est-à-dire sur sa ligne de moindre attente. Ligne de moindre attente qui coïncide avec une ligne de moindre résistance, puisque les Romains ne disposent presque d'aucune troupe près des Alpes. Il va donc traverser les alpes. Cette traversée ne s'est pas faite sans sacrifice. Hannibal y perd encore une grande partie de ses hommes. Sur les 90.000 fantassins, les 10 000 cavaliers, et 37 éléphants du départ, il ne reste qu'après la traversée des Alpes seulement 20.000 fantassins, 6000 cavaliers et 2 éléphants. Mais au moins, il put arriver en Gaule Cisalpine en surprenant l'ennemi et en le déséquilibrant. C'est par cette manoeuvre, et son génie tactique, qu'il gagna sans trop de difficultés les batailles du Tessin et de la Trébie. Grâce à ces deux victoires, Hannibal put s'attirer la sympathie des Gaulois cisalpins qui lui fourniront un nombre conséquent de mercenaires. 

L'année suivante, Hannibal se dirige dans l'actuelle Toscane. L'armée romaine s'est reconstituée et cherche à affronter Hannibal sur le champ de bataille pour vaincre son armée. Les Romains poursuivent donc les Carthaginois. Hannibal laisse les traces de son passage en détruisant modérément les environs pour que l'armée romaine le poursuive efficacement. Observant l'environnement, Hannibal découvre le lac Trasimène. Très vite, il se rend compte de l'opportunité que revêt cette position : la forêt épaisse près du lac est un endroit parfait pour cacher une armée, et le défilé entre le lac et la forêt est le seul chemin possible pour traverser le lac. L'endroit est donc propice à une attaque par le flanc, à une embuscade de grande envergure : propice à une attaque sur la ligne de moindre attente de l'ennemie. Continuant à attirer l'ennemi, Hannibal entraîne les Romains sur les bords du Lac Trasimène tandis qu'il cache son armée dans l'épaisse forêt d'à côté. Pendant que les Romains traversaient les bords du lac en rang serré dans une formation ressemblant à un long serpent, l'armée d'Hannibal surgit de la forêt en enveloppant les romains. Le succès de cette manoeuvre est terriblement brillant : sur les 26.000 soldats romains, il y eut au moins 15.000 morts et au moins 10.000 prisonniers.

Source : wikipédia.fr

Ainsi, on voit bien que frapper sur la ligne de moindre attente et la ligne de moindre résistance, ou autrement dit attaquer l'ennemi par surprise et l'attaquer là où il est le plus faible, produit des succès considérables. Aussi, on voit bien qu'attendre le bon moment avant d'attaquer, de différer la bataille comme pour Trasimène, est bien plus sage que d'attaquer directement l'adversaire ! Cependant, ces conseils de Liddell Hart que nous illustrons ici n'ont rien d'infaillible, et Hannibal va nous montrer qu'une approche directe peut être nécessaire.

 

L'échec de la stratégie fabienne et la victoire de Cannes :

Suite au désastre de Trasimène, le sénat romain nomma Quintus Fabius Maximus Verrucosus, ou tout simplement Fabius, dictateur. Ce dernier adopta une stratégie que Liddell Hart approuve. Cette stratégie consistait premièrement à refuser toute bataille avec Hannibal. Deuxièmement, à saper le moral de l'armée carthaginoise en la harcelant par de petits affrontements et en lui empêchant de bien se ravitailler. De même, Fabius empêchait aussi aux Carthaginois d'établir des bases permanentes par le harcèlement. Enfin, Fabius manoeuvrait l'armée romaine que sur des terrains accidentés pour ne pas subir la supériorité tactique qu'avait Hannibal grâce à sa cavalerie. Cette stratégie d'usure, qu'on appelle stratégie fabienne, et qui valut à Fabius le surnom de "temporisateur", commençait à se révéler efficace. Un jour, Hannibal fut même pris au piège dans un défilé par les troupes romaines, mais Hannibal put s'en sortir par une ruse inédite que nous détaillerons pas ici. Mais la stratégie fabienne se heurta à la réponse stratégique donnée par Hannibal. Hannibal commença à piller et ravager les provinces environnantes de Rome. Hannibal cherchait à ce que les Romains engagent la bataille. En effet, comment attendre de vaincre l'ennemi par le temps alors que l'envahisseur est en train de dévaster tout le pays ? Cette contre-stratégie d'Hannibal marcha puisque le peuple romain manifesta son mécontentement et désapprouva Fabius et sa stratégie d'usure. La classe politique commençait aussi à être unanimement d'accord pour cesser la stratégie d'usure et engager la bataille, mais Fabius s'y refusa. Il fut alors démis de ces fonctions, et le sénat nomma Minucius dictateur. Minucius, à l'opposé de Fabius, cherchait absolument la confrontation directe. Il pensait qu'avec un nombre suffisant d'hommes Hannibal, même rusé, ne pouvait le vaincre. C'est ainsi qu'il rassembla 8 divisions romaines, c'est-à-dire 80.000 soldats. Minucius rencontra Hannibal à Cannes, au sud-est de l'Italie, où il opposa ses 80.000 soldats aux 50.000 soldats carthaginois. La supériorité numérique était nette. Pourtant, Hannibal, par une brillante tactique, parvint à encercler les Romains et à les écraser. Le bilan est sans égal : Hannibal ne perdit que 6000 de ses hommes alors que Minucius perdit la vie comme la quasi totalité des soldats romains. Les plus chanceux furent soit, le plus souvent, prisonnier pour plus de 10.000 romains, soit rescapé. Je vous renvoie à cette vidéo qui modélise la bataille de Cannes en 3D.

 

Voilà donc la limite de l'approche indirecte : on ne peut pas toujours refuser le combat. Dans l'urgence, l'approche directe s'impose. Même si dans de nombreux cas attendre pour attaquer au bon moment est plus sage, et comme tout est relatif dans le domaine de la stratégie, certaines situations nous obligent à s'opposer directement à l'adversaire. Dans tous les cas, nous voulions ici illustrer les concepts de Liddell Hart, puis exposer une critique de sa maxime qui énonce que la stratégie la plus saine est de différer la bataille jusqu'à que la désintégration morale de l'ennemi permette d'asséner le coup décisif, et nous espérons donc que cet article vous a été instructif. 

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